Je l’avoue, quand j’ai entendu, en décembre 2017, l’affirmation du projet d’interdiction de téléphone portable à l’école et au collège, j’ai dû vérifier deux fois si ce n’était pas une maladresse ou un hoax. Je le sais bien, c’était une promesse de campagne d’Emmanuel Macron — et pour être transparente, je suis une marcheuse de la première heure, j’ai milité pour son élection — donc oui, j’étais au courant de tout cela — et reste vigilante par rapport à ce qui se passe.
Cette mesure que je trouve assez absurde, aussi bien du point de vue philosophique que pratique, figure parmi les mesures que je n’arrive pas à comprendre. Comprenez-moi bien : je sais trop bien à quel point le téléphone portable peut être un fléau et un élément perturbateur pour l’enseignement, et je ne suis pas contre des règles d’usage. Mais une interdiction globale pour l’école et le collège inscrite dans la loi ne me semble pas cohérente avec le projet politique libéral et pas non plus pertinente au vu des difficultés que le ministre a rappelées. Donc voilà, une tentative de mettre des mots sur l’affaire.

Pourquoi les élèves ont-ils un Smartphone ?

Quand nous avons donné à notre plus jeune fille, à l’âge de neuf ans, son premier téléphone portable, nous avons dû affronter les critiques de tous genres d’un grand nombre de gens autour de nous. Je me rappelle une visite chez la directrice de l’école pour lui expliquer notre démarche, afin d’être certaine qu’elle puisse l’utiliser. Dans notre famille, « la petite dernière » (qui en fait, est la plus grande de nous tous) était la seule à ne pas posséder un téléphone, ce qui lui valait d’être exclue des liens que nous établissions entre nous. Avec sa grande sœur vivant à Paris, les aînés aux Pays-Bas et moi-même étant à l’époque souvent en déplacement professionnel, de même que son père en moindre mesure, il fallait une énorme organisation pratique et des moyens pour rester en contact. Nous devions pouvoir réagir de manière agile, non seulement pour établir les relations entre toutes les personnes et tous les lieux où elle était prise en charge, mais aussi pour garantir un lien émotionnel entre elle et les différents membres de sa famille.
Le besoin de cette mise en connexion possible à tout moment est confirmé par de nombreux témoignages et j’entends qu’il peut aller très loin. Mon propos n’est pas tant de dire qu’il faut une connexion « ouverte » à tout moment, mais de dire qu’à des moments précis, la connexion doit être possible.
J’émets ici l’hypothèse que la posture parentale par rapport à l’enfant et par rapport à l’école, dont le parent a été exclu jusque dans les années 80, joue un rôle important dans l’appréciation de la problématique de connexion par une technologie mobile. Là où les frontières entre vie privée-vie professionnelle sont sous tension dans le cadre du travail, l’articulation entre vie familiale-vie scolaire semble toujours diffuse, peut-être même problématique.

La question du téléphone portable est, entre d’autres, une question du relationnel.

Whatsapp, Messenger, SMS et parfois le bon vieux téléphone, fonctionnent comme le ciment pour faire fonctionner les systèmes du vivre ensemble dans des réalités de plus en plus complexes, qui doivent répondre à une multitude d’exigences. Notre fille était la seule parmi ses pairs à avoir un téléphone portable et la seule à avoir ouvert un compte Facebook. Ces deux outils, machine et applicatif, lui permettait de rester en contact avec nous. Elle cachait son téléphone à l’école, pour peur d’être trop différente et d’attirer l’attention de ses pairs. Comme personne d’autre que les membres de sa famille plus âgés en France et sa nièce néerlandaise étaient sur Facebook, elle n’y passait que très peu de temps. Ce n’est que plus tard qu’elle a découvert Snapchat et Instagram, plateformes sur lesquelles elle a pu jouer un peu de son identité et affirmer ses propres expressions. Et qui lui ont permis de se distinguer de ses parents, de créer un « bond » avec sa grande sœur et de l’aider à devenir elle-même. [1] Qui, à son tour, s’occupait de la surveiller pour éviter des dérapages, en cas où. (Vous serez étonnés de lire à quel point la jeunesse est conservatrice dans ses rapports avec ceux et celles qui arrivent justes après elle :-).)

Une partie du débat autour du téléphone portable ressemble étrangement aux débats qui ont eu lieu dans ma jeunesse, à l’époque où nous avions massivement découvert que le téléphone n’était pas uniquement l’outil de préférence pour régler l’administratif, mais pouvait également servir à continuer les échanges après l’école. Le téléphone, dans les années 70, était pour nous un outil pour rentrer en relation exclusive avec nos pairs dans une intimité relativement grande, à des moments où on était seul avec l’appareil (car le téléphone était souvent positionné dans un espace de vie ou dans le couloir, fixé au mur). Il y avait les problématiques d’inclusion et d’exclusion qu’on évoque aujourd’hui, mais, c’est vrai, sans la possibilité de viser directement quelqu’un de précis pour du harcèlement. Sauf, évidemment que le téléphone fixe d’autrefois pouvait servir pour organiser ce harcèlement dans l’espace physique.

Le téléphone portable est un enjeu de confiance

Stefana Broadbent, dans un petit livre en 2011, démontre comment le téléphone mobile est un enjeu de confiance. [2]
Cette confiance que ceux et celles à qui on autorise à utiliser leurs téléphones portables n’en abusent pas (comme un trop d’infiltration du privé dans la vie professionnelle – avec une attention particulière pour l’inverse). Elle soutient que l’on fonctionne mieux quand les affaires courantes de la vie privée peuvent être communiquées — une maman malade, un enfant en route, un conjoint qui doit faire un détour pour aller chercher à manger, ce genre de choses. Pour le faire, la connexion en mobilité est une nécessité, un préalable qui est par ailleurs quasi accepté dans la société.

Parmi les groupes à qui on n’accorde pas cette confiance figurent les enfants en l’âge de scolarisation.
Je reste convaincue que la plupart de nos jeunes ont des usages raisonnables, comprennent assez bien les enjeux et peuvent être « normalement » corrigés par des adultes — tout comme par leurs pairs. Reste à comprendre pourquoi nous sommes collectivement fascinés par les excès, les dérives, les problématiques qui certes, existent, mais qui se trouvent souvent ailleurs qu’on ne le pense, par exemple, dans la définition de la problématique. N’est pas problématique tout ce qu’on veut appeler problématique.

Ce qui me semble fondamental, c’est de nous interroger sur les questions de la confiance, et de peser les effets sur la confiance de la répression que peut représenter une telle loi dans la tête de jeunes et qui peut être utilisée à ces fins par les adultes.

La place de l’outil, le rôle de la technologie et l’espace laissé à l’humain

Un autre aspect est la place donnée à l’outil et à la technologie par rapport à l’espace laissé à l’humain. Interdire les téléphones portables à l’école et au collège par une loi supplémentaire à celle qui existe déjà, n’est-ce pas accorder une plus grande importance à la technologie que celle-ci mérite ? Est-ce qu’on règle la problématique de la concentration des élèves par la suppression des téléphones portables hors cours ? Est-ce qu’on supprime le harcèlement par cette mesure (pour en avoir subi, bien avant le téléphone portable, j’en doute fortement…) ?

Est-ce qu’on peut réellement avoir un double discours, qui est de dire que la technologie est importante, mais qu’on doit la bannir par une loi ? Sauf à des moments où on en a besoin… Car, et c’est cela qui est étonnant, le ministre de l’Éducation nationale admet que l’outil peut être important et qu’il convient donc de le mettre dans un casier, de manière à ce qu’il puisse être utilisé en cas de besoin pédagogique ou social. Cette posture n’est pour le moins pas claire et au plus, contradictoire. D’ailleurs, les établissements, ne seraient-ils pas en mesure de trouver leurs propres solutions et ne seraient-ils pas, au final, affaiblis aux yeux des jeunes, par le rappel à la loi ?

La place de la liberté de l’individu et des groupes dans la pensée libérale

Puis, il y a la question de la liberté laissée aux établissements scolaires, qui est assez grande dans la pensée libérale. Il me semble que la loi existante permet déjà aux établissements scolaires de réguler les usages, de tester et expérimenter avec des mesures concrètes, adaptées à la situation locale. La loi proposée est un retour vers l’idée que le social peut être régulé par le centre et par la politique ; idée qui ne correspond pas avec la technologie en question, qui accorde une plus grande place à la décentralisation. Du coup, il me semble impossible de réguler plus que c’est le cas aujourd’hui une technologie qui est basée sur une certaine idée de décentralisation et qui a amené les citoyens à se conformer à cette manière de se concrétiser.

La solution ? Elle ne se trouve pas dans l’interdiction de la technologie.

La mauvaise nouvelle ? La solution idéale n’existe pas. Nous ne pouvons pas inventer la mesure magique qui résout toutes nos problématiques de connexion-déconnexion d’usagers de téléphone mobile dans des situations diverses en pondant une loi qui l’interdit simplement et purement à l’école et au collège, pour inventer des échappatoires par la suite.

À une époque où toutes les tendances s’accordent pour dire que le local est en phase de redevenir le focus de notre attention, que chaque individu et organisme jouit d’une liberté pour devenir acteur de sa vie individuelle et en communauté afin de réguler les espaces communs, je pense qu’il serait astucieux de laisser de la place aux établissements pour réguler les usages des téléphones portables comme bon leur semble. C’est l’échelle qui compte, et les contextes locales qui doivent prévaloir.
Mais à condition que nous allions, collectivement, lancer une réflexion sur ce que la technologie peut et ne peut pas faire et de laisser la place à ce qui distingue réellement l’homme de la machine : confiance, connexion, interdépendances, construction sociale des individus dans un cadre local et global. Cette solution n’est pas magique et demande du long terme, de la pédagogie, un temps de réflexion, des enseignements de la recherche et un inventaire évolutif des pratiques sur le terrain. Elle demande aussi un enseignement dès le plus jeune âge à ce qu’est la technologie d’aujourd’hui et d’où elle vient, pour mieux comprendre le monde dans lequel nous évoluons.

 

[1] Je parle d’elle aussi dans cet article, sur le sujet des selfies>>

[2] Broadbent, Stefana. L’intime au travail. Éditions FYP, 2011. Une vidéo d’introduction assez marrante est ici >>

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